vendredi 22 juin 2012

Guy Gavriel Kay - Les lions d'Al-Rassan

C'est en répondant à ma copine Aurélia à propos de ma dernière chronique littéraire que je me suis dit, tout d'un coup, que je ne pouvais pas ne pas vous parler de mon livre de Fantasy préféré, qui se trouve être aussi mon livre préféré de tous les temps. Je vous disais hier que La première leçon du sorcier raconte l'une des plus belles histoires d'amour que j'ai jamais lues. Eh bien, Les lions d'Al-Rassan racontent celle qui est pour moi la plus belle. C'est une histoire de choix, de sacrifices et de ponts que l'on jette par-dessus les clivages et les différences. C'est une histoire d'amour et d'amitié impossible entre deux hommes et une femme que la religion, l'histoire et la politique voudraient séparer. C'est une histoire de respect et de tolérance en butte au fanatisme et à l'ambition. C'est une histoire humaine, tout simplement.

Pour ceux qui, parmi vous, ne lisent jamais de Fantasy, je dirais ceci : la Fantasy, ici, est un voile pudiquement jeté sur un vrai contexte historique, celui de la reconquête de l'Espagne arabe par les rois catholiques. Point de magie, à moins que l'on puisse qualifier comme telle la délicate alchimie des sentiments. Guy Gavriel Kay est, de mon point de vue, le maître incontesté du para-historique. Il prend une époque et un lieu donnés (l'Italie de la Renaissance dans Tigane, la France des troubadours dans Une chanson d'Arbonne) et se les approprie tout en laissant à son lecteur suffisamment de repères pour identifier de quoi il est question. Ici, il est question de l'Espagne, donc, (rebaptisée Espéragne dans le roman) et de la fin du califat de Cordoue qui voit s'affaiblir le pouvoir arabe dans la péninsule jusqu'à la prise de Grenade en 1492. Pour comprendre le roman, il est important de rappeler qu'avant cet effondrement, au sein d'Al-Andalus, musulmans (les asharites dans le roman), chrétiens (jaddites) et juifs (kindaths) cohabitaient tous ensemble tant bien que mal (alors qu'après sa victoire à Grenade, la reine Isabelle la Catholique chassera tous les Juifs d'Espagne).

Depuis l'assassinat, quinze ans auparavant, du dernier khalife, l'empire d'Al-Rassan est éclaté en cités-états rivales. Dans ce climat troublé, la discorde règne, et inlassablement se querellent asharites, adorateurs des étoiles d'Ashar, kindaths et jaddites, les fils du Dieu-soleil Jad. Il est cependant une menace plus grande encore qui pèse sur le royaume : Au Nord, les anciens monarques d'Espéragne semblent s'organiser pour lancer une guerre sainte de reconquête. C'est dans ce contexte instable que trois destinées d'exception vont se croiser. Trois êtres que tout oppose : Rodrigo Belmonte, le prestigieux chef de guerre jaddite, Jehane brillant médecin kindath, et Ammar Ibn Khairan, le poète asharite, celui-là même qui jadis assassina le khalife... 

Si cette histoire est aussi poignante, c'est que c'est aussi la chronique de la fin d'un monde. A travers les trajectoires individuelles de Rodrigo, de Jehane et d'Ammar (et d'une très belle galerie de personnages secondaires), on assiste impuissant à la chute de cet empire certes décadent, mais qui vit s'épanouir les arts et les sciences. (La richesse culturelle de la véritable Al-Andalus est d'ailleurs magnifiquement évoquée à travers le personnage d'Ammar, le poète assassin.) On aurait tellement envie que tout ce petit monde réussisse à s'entendre (et reste chez soi, accessoirement, plutôt que d'aller voir si l'herbe est plus verte dans le jardin d'à côté). Mais les empires vivent et meurent comme les hommes, dans le sang et les larmes, et leur destin parfois leur échappe comme du sable qui coule entre les doigts. Malgré leur amour, leur amitié et leur respect mutuels, Rodrigo, Jehane et Ammar, réunis par le sort au début du roman, ne pourront pas combler le fossé creusé par leurs peuples en guerre. Ils ne pourront que subir les événements jusqu'à l'affrontement final, inéluctable. 

Que vous soyez ou non amateurs de Fantasy ou de romans historiques, si vous aimez les récits poignants avec des personnages particulièrement attachants, alors vous ne resterez pas insensibles à la lecture des Lions d'Al-Rassan. C'est un très, très grand roman.

La cour des Lions de l'Alhambra, © Annie VANDEVILLE, photo trouvée sur le site de l'Internaute
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10 commentaires:

  1. Je n'ai jamais lu celui-là, mais un de mes romans de fantasy préféré est... "Tigane". Je crois que c'est un signe ! En tout cas, cela m'a donné envie de me replonger dans l'oeuvre de Guy Gavriel Kay.

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    1. J'adore Tigane, que je trouve tout aussi poignant. Mais mes études d'espagnol, mon amour pour cette période de l'histoire et ma conviction que les religions sont un facteur de division plutôt que de paix dans le monde font que c'est celui-ci que je préfère. Mais je chroniquerai aussi Tigane :)

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  2. Ha ça me donne bien envie de le lire ! En Fantasy je n'ai lu que le Seigneur des Anneaux (c'est bien de la fantasy ?), mais je n'ai pas trop le temps à côté de la philo... (c'est une mauvaise excuse, je te l'accorde ^^)

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    1. Oui, oui, c'est bien de la Fantasy. Relativement indigeste, d'ailleurs (pardon pour les fans ^^), mais ça en est. Je ne trouve pas que la philo soit une mauvaise excuse, tu dois avoir beaucoup de boulot et de lectures, déjà ! Mais peut-être que ça te donne des idées pour plus tard :)

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  3. ravie de t'avoir inspirée ce post Isa ! en voilà un qui me tenterait mieux ! comme toujours, tu es reine sur comment titiller notre curiosité !
    bises

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    1. Franchement, un grand merci, te répondre m'a vraiment inspirée ! :) (Par contre, je m'aperçois que j'ai oublié de te taguer, je rectifie tout de suite !) Je me doutais que celui-ci te conviendrait peut-être mieux. En tout cas, ravie d'avoir su titiller ta curiosité !
      Bises

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  4. Je ne connais pas trop ce style de livre mais j'ai bien envie d'essayer! J'avoue que depuis la création de mon blog je lis de moins en moins de livre (car moins de temps).
    Bises!

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    1. Si je n'avais qu'un livre à te conseiller, ce serait celui-ci :)

      Bises !

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  5. Encore une fois tu me donne envie de lire !

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